De la bulle d’attention à la prison du langage
Même quand on croit reprendre la main, nous restons dans une boîte. Elle n’a pas disparu. Elle a simplement changé de forme.
Pendant longtemps, cette boîte était visible. La boîte à échos se nourrissait de nos clics, de nos likes, de nos scrolls. Elle nous montrait ce que nous voulions déjà voir. Les algorithmes adaptaient notre monde à notre passé. Nous pouvions la nommer, la critiquer, parfois même la contourner.
Aujourd’hui, la boîte est devenue plus subtile. Elle ne se contente plus de filtrer ce que nous voyons. Elle s’intègre à notre langage. Elle anticipe ce que nous pourrions vouloir dire. Les IA « conversent » avec nous… mais toujours à l’intérieur des limites de nos propres mots.
Le piège ultime ? Ce n’est plus : « je suis enfermé·e dans ma bulle d’attention ». C’est désormais : « je suis enfermé·e dans ma propre formulation du monde ».
Plus l’IA devient performante, plus elle nous confirme. Elle reformule, elle lisse, elle homogénéise. Non par malveillance. Par obéissance.
Elle ne corrige rien. Elle renforce. George Orwell, dans 1984, imaginait une Novlangue conçue pour appauvrir la pensée. Aujourd’hui, nul besoin d’un ministère de la Vérité. C’est notre propre langue qui fait le travail. Parce qu’elle est recyclée, scorée, prédite… parfois avant même d’être pensée. Le point de friction est là.
Et si, sans nous en rendre compte, nous devenions les co-auteurs dociles de notre propre Novlangue ? Il ne s’agit plus de dire « on nous manipule ». Il s’agit de reconnaître que nous simplifions, reformulons, réduisons nous-mêmes pour rester lisibles, likables, alignés.
Quelques gestes de résistance, pourtant, restent possibles :
- La prochaine fois qu’un outil complète ta phrase, ne valide pas tout de suite.
- La prochaine fois qu’une IA te reformule, relis-toi à voix haute.
- La prochaine fois qu’un mot te semble « trop compliqué », garde-le. Il te protège.
La liberté ne se perd pas d’un coup. Elle s’érode lentement mot après mot, choix après choix.
Protégeons ce qui résiste encore en nous : le doute, le détour, le désaligné !
Rédigé par Jawaher Allala
